Là, nous nous sommes couchés, nous nous sommes très lentement, soigneusement déshabillés, chacun détournés de l'autre. Il m'a demandé de l'aider à enlever ses chaussures, c'était difficile pour lui, j'ai enlevé ses chaussures et je l'ai aidé encore à retirer son pantalon, et je voyais ses jambes totalement décharnées maintenant, et j'avais peur de lui faire du mal, juste en l'aidant à retirer son pantalon, j'avais peur de lui faire du mal, de le blesser ou l'abimer.
Nous avons fait doucement l'amour, est-ce qu'on peut dire cela, je sais pas. Nous nous sommes caressés, nous nous sommes embrassés sans fin, toujours et très longtemps. Appelons cela ainsi : nous avons fait l'amour.
J'avais peur de le briser, d'avoir un geste qui puisse le faire souffrir, je ne savais plus.
On prend un long bain, lui, posé sur moi comme un enfant malade, son corps superbe en train de se défaire. Je l'aide à entrer doucement dans la baignoire, son corps de vieillard, détruit, je le porte à peine et je le laisse très lentement glisser pour qu'il s'asseye enfin. C'est difficile. Cette manoeuvre si simple devient une véritable épreuve physique, une aventure immense. On rit. On hurle de rire. On rit de notre difficulté, là, tous les deux, de notre incapacité à accomplir des gestes imbéciles. Je me suis glissé sous lui et il est posé sur moi et on somnole ainsi longtemps, l'après-midi, à remettre régulièrement un peu d'eau chaude, doucement.
On dort enlacés.
Extrait de Le Bain, J.-L. Lagarce



